La Suisse, un autre eldorado du numérique?
Cela va faire une semaine jour pour jour que mon périple israélien a pris fin et je dois avouer que j’ai longuement hésité sur le sujet de mon article : allais-je vous faire part de mon expérience de déconnexion liée à la perte de mon téléphone dès le premier soir ? M’étaler sur le formidable outil d’intégration que peut constituer l’armée pour les femmes lorsqu’elle est structurée à un tel niveau de professionnalisme et de détection des compétences ? Voire vous faire un laïus sur l’expérience humaine avec des acteurs institutionnels et des start-uppers dans un environnement à des années-lumière culturelles de mon Helvétie ?
Comme souvent, mon cœur a balancé, comme souvent, j’ai décidé de ne pas choisir et de saupoudrer mon article de tous ces ingrédients, histoire que le tableau soit à la fois rationnel et irrationnel, ce qui est sans doute la vision la plus objective de mon séjour… Et surtout, j’ai décidé de vous proposer mes conclusions, sans autre forme de procès : vous trouverez nombre d’articles relatant le but et l’aspect plus « pragmatique » à l’origine de l’initiative portée par la Fondation Nomads…
Premièrement (dans un ordre tout à fait aléatoire), alors que je parvenais étrangement à survivre amputée de mon membre électronique, un de mes camarades m’a lancé cette phrase éminemment vraie que je vous livre gratuitement : pour qu’un pays vous dévoile certains de ses dessous, il faut que survienne un accident dans le programme initial. Le paradoxe d’une ville accueillant en son sein un Festival de l’Innovation capable de réunir des acteurs de tous horizons à la pointe de la technologie et de ses applications, et offrant simultanément des services administratifs proches de ceux qu’on imagine plus aisément dans un pays sous-développé fut une découverte surprenante quoique instructive : ne jamais se fier à l’emballage que l’on vous présente reste un conseil valable et, s’il est vrai qu’Israël a de quoi nous inspirer sur le plan de son écosystème de start-up, peu de pays sont capables de rivaliser lorsqu’il s’agit d’offrir une cohérence de qualité sur l’ensemble des points de contact qui font la vie de tout citoyen…
Deuxièmement, il faut avoir vu Jérusalem et la capacité de ses communautés aussi ferventes qu’opposées pour comprendre ce que signifie le mot compromis lorsqu’un intérêt commun lie toutes les parties prenantes, y compris et surtout lorsque celui-ci touche à ce que chacun a de plus sacré ; et il faut avoir traversé l’ensemble des quartiers qui composent la ville pour déterminer que « vivre ensemble » peut signifier partager certains espaces communs tout en préservant des lieux exclusifs où l’on est libre d’exprimer clairement sa langue, son appartenance et ses valeurs sans devoir transiger sans cesse avec autrui…
Troisièmement, un écosystème n’est pas la somme des éléments pris ensemble, mais bien l’ensemble des éléments travaillant ensemble pour délivrer un résultat précis ; ainsi, en Israël, le gouvernement, les entreprises, le monde académique et les jeunes pousses forment un cercle (économique) vertueux, selon un principe de vases communicants d’une efficacité redoutable pour tous les maillons de la chaîne, mais ils le font pour une raison : propulser Israël sur le devant de la scène technologique. La «Start-up Nation», au-delà d’un concept marketing creux, se matérialise par l’incarnation de chacun des acteurs que nous avons pu rencontrer, quels que soit leur fonction ou leur statut, du discours « officiel » destiné à convaincre les Israéliens, bien sûr, mais aussi les Américains, les Chinois, les Européens, etc. Et ça marche.
Quatrièmement, loin de rentrer avec l’idée que la Suisse pourrait appliquer – comme certains le prétendent – les recettes censées faire d’elle une nouvelle Silicon Valley ou un autre Israël (la taille du pays et certaines similitudes nous rapprochant), j’ai fini par arriver à la conclusion que derrière ces exemples, s’il y a effectivement un projet politique autant qu’un projet économique, il est des facteurs d’influence qui forgent les compétences propres à chaque Eldorado. La Suisse n’est pas un pays à la fois âgé de 3000 ans et de 60 ans, un état de fait qui fait dire aux Israéliens « nous ne pouvons pas arguer que nous avons « toujours fait comme ça » : il n’y a pas un toujours assez long pour ne pas le remettre en question » ; la Suisse, bien qu’enclavée, n’est pas entourée « d’ennemis » qui l’ont poussée à développer ses compétences militaires selon une mécanique aussi huilée que nos complications horlogères, consciente que son cheptel humain ne pourrait s’affranchir d’un développement technologique exponentiel pour assurer sa protection ; les Suisses peuvent, comme l’a exposé un de nos interlocuteurs, prendre leur voiture et se rendre en France, en Allemagne, en Italie, bref, chez un voisin, en parcourant quelques kilomètres en voiture : les Israéliens, eux, ne se « baladent » pas. Ils partent loin ou restent à l’intérieur de leur pays.
Finalement, ma déconnexion involontaire d’avec mon groupe whatsapp, tout comme celle d’avec mes proches, m’ont obligée à trouver d’autres ressources. Idem pour mes réflexes conditionnés (consultations intempestives, partages de photos ou d’humeurs en temps réels, etc.) qui ont soudainement été aboli pour laisser place à une autre temporalité. Dès lors, j’ai dû aller vers les autres, demander, attendre, me tromper, parler plusieurs langues et m’adapter à ce nouveau contexte, rapidement. Cette déconnexion m’a permis de faire le parallèle avec le constat lié au pays dans lequel je me trouvais et celui d’où je viens : nous sommes le produit d’un environnement, et cet environnement développe nos facultés en même temps que nos travers.
Enfin, et c'est ma conclusion à ce bref voyage de 4 jours, en même temps qu'un vrai voyage dans le temps et un voyage introspectif, la Suisse n’est pas et ne doit pas essayer de devenir un autre « quelque chose » pour se profiler technologiquement : elle doit prendre la technologie comme le meilleur moyen de mettre en lumière ce qu’elle est déjà.